mercredi 23 octobre 2002, par simone redon
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Après une enfance consacrée à la danse, pourquoi ce changement de destination ?
Mon enfance, était vouée à la danse, il n’y avait que ça qui m’intéressait ! J’ai eu une formation classique même au niveau scolaire puisque je travaillais le matin pour péniblement avoir des mentions passables et m’entraînais l’après midi. Brutalement, j’ai eu une remise en question existentielle, générale et familiale : je ne me voyais pas sélectionnée pour être engagée dans une compagnie et avoir un rôle dans le 28 ou 29ème rang. J’ai donc décidé de passer mon bac et de faire des études de psychologie . Adolescente en période de grand questionnement, j’ai eu mon bac sur le fil du rasoir - je n’avais fait ni seconde ni première, uniquement des cours par correspondance -. J’ai continué jusqu’à la maîtrise.
Et vous avez arrêté ?
Le déroulement de ma vie a fait que je suis partie vivre à l’étranger, en Afrique, avec ma maîtrise de psycho, vous imaginez bien qu’ils ne m’attendaient pas ! C’est le hasard de ce séjour à l’étranger qui m’a fait revenir vers la danse. Ne pouvant rien faire avec mon diplôme universitaire, j’avais du temps et je me suis inscrite à un cours de gym, le professeur a vu que j’avais forcément fait de la danse et m’a proposé de donner des cours aux enfants, puis aux plus grands.
Vous donniez des cours de danse classique ?
Cette école avait assez d’ampleur, je me suis intéressée et j’ai pris des cours de danse moderne et contemporaine, ce que j’avais peu pratiqué au cours de ma formation. Au décours de cette aventure, étalée sur cinq ans, j’ai eu envie de chorégraphier.
C’est ce qui vous a fait revenir en France ?
Oui, il me fallait rentrer à Paris pour préparer un diplôme d’université en danse pour chorégraphier, pour apprendre l’histoire, la danse moderne et contemporaine, beaucoup de remise en question corporelle, j’étais façonnée pour faire de la danse classique !
Cela vous éloignait de la psychologie ?
Pas très loin : De construire tout ça m’a amenée à poser beaucoup de questions sur la déconstruction, il faut vraiment en passer, ce qui n’a l’air de rien, par le « dedans » qui est une route impliquante, qui m’a obligée moi-même à m’interroger beaucoup, de surcroît, à la Sorbonne, on devait danser pour que les autres puissent chorégraphier ! Certains étaient très engagés dans des perspectives très contemporaines ce qui était terrible par rapport à ma formation mais inévitable par rapport à ce qui m’amène aujourd’hui.
Quelle chorégraphe êtes vous devenue ?
J’ai une écriture qui est la mienne avec mes propres options grammaticales et un vocabulaire formel. J’ai dû moi-même traverser intérieurement dans les deux sens : en tant que danseuse et en tant que chorégraphe, j’ai eu à façonner énormément de questions dont une qui était majeure puisque à l’époque je ne comprenais pas pourquoi, avec la technique que les danseurs maîtrisaient complètement, ils ne parvenaient pas à faire le mouvement que j’avais pu attendre ? Ce n’était pas des questions purement fonctionnelles qui concernaient le mouvement, autre chose prévalait.
La psychologie est revenue au pas de charge ?
Mes années de psycho étaient pourtant à des kilomètres… j’ai pris des mesures drastiques me disant : j’ai envie de donner des cours dans une circonstance un peu particulière : les gens qui ont des problèmes physiques, je voulais ouvrir aux gens cette activité, j’avais besoin de ne plus faire la même chose. Je connaissais des médecins, il était intéressant d’utiliser ce réseau pour dire : voilà, quelqu’un qui fait des sciatiques et ne s’en remet pas, je peux l’aider, je connais le corps, je sais comment on fait pour trouver la route du mouvement dans sa situation fonctionnelle et je me suis à nouveau posé la même question qu’avec les danseurs : Pourquoi, quand le corps peut, quelque chose d’autre empêche ? et je suis retournée à la fac l’intuition ne suffisait pas il me manquait une peu le côté technique.
Vous êtes allée jusqu’au doctorat - DUT en psychosomatique ?
La nécessité de la thèse m’a fait aller dans le réseau thérapeutique : les pathologies lourdes qui m’étaient envoyées pour une route de travail personnel dont la spécificité était d’en passer par le corps ; c’est à dire d’arriver ici, d’enlever ses chaussures, style qui peut paraître étonnant mais qui fait entrer dans la question qui est aussi la mienne, à savoir le corps.
Encore une fois, et la danse ? et la chorégraphie ?
Arrêt total de la danse et autres activités qui étaient les miennes. Même en faisant beaucoup d’exploits c’était impossible de faire les deux… pour un temps du moins car les patients sont devenus des élèves, avec des questions qui rejoignaient les miennes : le corps et la pensée. J’ai eu quelques têtues qui auraient pu aller continuer leur route ailleurs et qui n’ont pas voulu : quelque chose les concernait complètement par rapport à la danse. Pas juste l’exploration d’un moyen technique mais quelque chose qui rejoignait une finalité dans le geste. Ma place avait changé, j’étais intéressée par le fait qu’elle ne voulaient pas lâcher cet intérêt, j’avais aussi passé ma thèse et j’avais envie de me remettre à la chorégraphie et à la danse.
Donc, si je vous suis bien vos patientes sont devenues vos élèves, la thérapie est devenue danse ?
Je me suis dis : pourquoi ne pas chorégraphier avec des personnes pour qui c’était un enjeu de base étonnant, pas des professionnelles, elles n’avaient jamais fait de danse. Nous sommes parties là-dedans sans certitude, puis au fur et à mesure ça se précisait de rentrer dans une perspective plus professionnelle, remobiliser le temps, l’énergie, les questions internes autrement jusqu’à ce que l’année dernière la décision soit prise et on s’est dit : « Si, on peut le faire ! » et c’est ainsi que le tournant s’est vraiment pris, là l’organisation matérielle plus proche d’une situation traditionnelle professionnelle pour monter un spectacle s’est mise en place.
C’est vous qui avez écrit le spectacle, selon le passé et l’histoire de chacune ou c’est complètement inventé ?
La question chorégraphique ne m’a jamais vraiment quittée, même si je faisais autre chose. J’avais, dans un coin de ma tête un projet, j’avais envie de travailler sur les couleurs. J’allais chercher partout ce qui en parlait, j’accumulais les écrits, les trucs sonores, les informations, les découpages, mine de rien, comme ça et puis il y a cinq couleurs et nous nous sommes retrouvées Cinq, c’est le nombre qui m’a fait drôle par rapport aux couleurs… quand de plus en plus elles ont été dans la perspective d’être dans le projet de danser, elles ont été dans les vraies questions des danseuses, à savoir, aller s’acheter un justaucorps… je les ai vu revenir, chacune avec une couleur qui n’était pas la même ! Comme les choses arrivent de manière inattendue ! C’était vraiment l’étonnement pour moi de les voir arriver chacune avec une couleur alors que je venais de passer des années à réfléchir beaucoup, j’ai fait des liens, sans en avoir l’air entre ce que j’avais construit autour de chaque couleur, préciser mon acuité visuelle autrement, dans leur manière de bouger, d’être et d’apporter les éléments d’information et c’est comme ça que s’est construite l’idée. C’est sûr que l’avantage que j’ai eu pour sensibiliser à la question métaphorique de la couleur c’est que je connaissais les histoires de chacune et je pouvais faire des liens internes : où pouvaient-elles s’y reconnaître pour investir cet espèce de trait que j’avais envie de sortir pour chacune, mais ce n’est pas une construction à partir de leur histoire.
Celles qui sont devenues danseuses étaient-elles demandeuses ?
Il n’y avait pas que cela : elles pouvaient demander mais si moi je ne connaissais pas quelque chose qui en définitive pouvait finaliser, je ne pense pas que je l’aurai fait. C’est Vraiment une interaction, c’est ce qui est intéressant au fond sur la question de ce projet. Ce n’est pas dire que j’ai fait entrer une chose absolument d’un côté ou de l’autre, c’est plutôt cet endroit où j’ai laissé une chose déraisonnable, illogique, partiale circuler ce qui fait qu’à un moment c’était évident pour moi, c’était évident pour elles et ça a constitué cette trame commune pour travailler.
Qui sont-elles ?
C’est un mélange de gens qui viennent d’horizons différents, qui, à priori n’avaient aucune raison de se rencontrer. Je me suis aperçue que je n’aurais jamais pu faire ça avec des femmes qui ne travaillaient pas. Cela paraît un peu bête mais il y a une cohérence entre dire « elles vont arriver sur scène comme des professionnelles », elles savent ce que c’est qu’être une femme professionnelle qui n’a pas dormi de la nuit parce qu’un enfant était malade et qui a rempli le frigidaire, et elles vont être sur scène parce qu’elles ont fait leur travail « le spectacle doit avoir lieu », ça fait partie de la logique du choix des personnes.
Dans le travail, on est en représentation ?
Oui, la question « qu’est-ce que l’image que l’on donne » est présente.
Le fait de devenir « exhibitionniste », de se donner en spectacle ne leur pose pas de problème ?
Comme vous y allez… elles n’ont pas une formation, comme une danseuse où on s’est sacrément frotté pendant des jours. Je bénéficie de ce que je connais pour traiter les questions dans la réalité de chacune.
Le fait de les connaître différemment est un avantage pour la chorégraphe, un gain de temps ?
Tout à fait, par un certain côté cette spécificité de projet va prendre beaucoup plus de temps mais comme il y a des accélérations temporelles sur d’autres axes en définitive cela m’aurait pris le même temps de monter ce spectacle avec des professionnelles mais je ne suis pas sûre que j’y aurais pris autant de plaisir !
Et la musique ?
C’est l’homme de ma vie qui l’a composée, nous avons travaillé ensemble depuis des années et avons été très heureux de retrouver un terrain pour construire… Il me connaît bien et trouvait que c’était encore plus fou que d’habitude.
Et la troupe, une oreille musicale était nécessaire ?
Oh que j’aime que vous me posiez cette question ! La question sonore est prioritaire dans la technique même de mon travail. La structure administrative qui s’occupe de nous promouvoir, International Imaginaire Manifestant, qui existait avant la thèse et la particularité de ce projet, défend les musiques électro-acoustiques dans les manifestations chorégraphiques, c’est à dire une option de choix sonore extrêmement rigoureuse et ce n’est pas pour rien puisque je pense qu’il est impossible de dissocier notre rapport au monde du rapport sonore, on peut fermer les yeux, toucher ou pas, mais on ne peut pas se fermer les oreilles ! Le rapport au son parle de notre rapport au monde et de notre capacité soit d’être envahi, soit de pouvoir de manière assez vaine faire une cloison, non étanche. Le rapport au son est quelque chose qui était préalablement travaillé dans le sens où je le dis. Si le geste illustre la musique, je supervise, dans ma position théorique, si on se met à s’écrouler parce que la musique s’écroule, je ne vois pas très bien pourquoi je vais aller dire quelque chose du corps, de l’écroulement puisque la musique le dit. Ce qui m’intéresse c’est la discussion. Donc elles ont été rudement formées à cette question de la structure sonore. Ce sont des techniciennes, au bon endroit puisqu’elles ont appris aussi bien dans le sens que dans la nécessité de le faire. Elles savent ce qu’elles font, où elles vont s’appuyer. Cette musique a été composée pour ça, c’est une architecture importante par rapport au projet lui-même, elle fait partie de la technique.
Physiquement, c’est un travail énorme ?
Oui, elles travaillent comme des danseurs, tous les jours répéter les mêmes mouvements. Elles avaient la trouille de ne pas réussir… c’est la chose la plus passionnante que j’ai faite.
Est-ce parce que vous êtes dedans ?
C’est plus que ça, il y a quelque chose là qui fait comme une boucle par rapport à ma propre route. C’était une évidence. J’ai toujours questionné cela et j’ai pu le matérialiser dans ce projet.
Est-ce un aboutissement ou un nouveau départ ?
Ce n’est pas un aboutissement, c’est un commencement puisque ça m’a décidée à arrêter l’activité thérapeutique, avec beaucoup de culpabilité parce que c’est terrible d’avoir un patrimoine d’expérience et de le laisser, ça a été très difficile mais la décision a été prise.
« Blanche de Brugge » a été présenté à l’auditotium Saint Germain à Paris au mois de Juin, pour trois représentations, suite au succès rencontré, la compagnie sera à nouveau sur scène les 18 et 19 Novembre 2002
L’Auditorium SAINT-GERMAIN
(4 rue Félibien Paris 75006 - tel 01 46 33 87 03)
réservations 01 43 70 64 55