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« Facteur, dépêche-toi… » Rencontre avec Jean-Jacques, Facteur philosophe…

mardi 14 octobre 2003, par simone redon

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Qui n’a jamais écrit un petit mot pour le facteur sur une enveloppe adressée à un être cher ? Le facteur fait partie de notre univers quotidien, du patrimoine humain, il connaît notre vie, nos joies, nos peines et aussi nos soucis financiers, nos amours, nos amitiés… toujours présent, toujours discret, il veille silencieusement sur les vies de sa tournée.

Bien sûr, dans les villes où l’on est empilés dans les immeubles, la relation est plus difficile que dans les quartiers pavillonnaires ou à la campagne. Jean-Jacques est passionné par les autres, aime rencontrer les gens et lutte pour la sauvegarde de son métier.

Comment êtes-vous devenu facteur ?

Raison d’état ! Pas par hasard, j’étais directeur et animateur d’un foyer socioculturel, métier passionnant mais très prenant. Pour préserver ma vie de famille, j’ai dû changer de métier.

Facteur, c’est un métier mais aussi un état d’âme, chez vous, c’est peut-être même une vocation ?

Des souvenirs d’enfance me prédisposent à « penser facteur », nous jouions au postier, à la postière, quelqu’un avait ce jeu-là. Sinon, dans la famille, un de mes oncles était receveur-distributeur à la campagne, limite Bretagne-Vendée. À l’époque, je l’accompagnais dans ses tournées. Voilà pour le côté romantique. Devenu grand, rien ne me prédisposait à devenir facteur, j’ai fait pas mal d’autres métiers avant, j’ai aussi d’autres passions, j’avais envie de quelque chose d’un peu indépendant et de moins préoccupant pour ma tête -il fallait manger quand même. Jeunes on était quand même engagés dans la vie sociale, ça ne m’a jamais quitté, j’ai pu marginaliser tout en continuant.

Et ce métier satisfait à toutes ces envies ?

Ce que j’ai trouvé dans le métier de facteur, c’est un mélange de responsabilité individuelle et d’indépendance. Je me suis mis au « service d’un prince », c’est à dire l’administration postale, voir ce qu’elle m’offrait et ce que je lui offrais aussi. C’est un des rares métiers où je me suis retrouvé, ce que j’appelle un métier viable : il garde une notion humaine, une notion de service et surtout une relation non commerciale avec le particulier.

Le non commercial est important pour vous ?

C’est vraiment important, c’est même quelque chose qu’on a défendu collectivement car à un moment on proposait aux facteurs de démarcher les particuliers sur les tournées pour proposer des produits. Déontologiquement, je ne suis pas d’accord !

C’est ce qu’on appelle « le sens du service public » le facteur le possède-t-il plus que le guichetier ?

Les facteurs, du moins à notre échelon local, ont su refuser cet engagement commercial, le guichetier n’a pas pu résister à la pression de sa direction. Il est soumis à des objectifs mensuels, il doit justifier des produits vendus, il doit y avoir un rapport, nous on y échappe.

Vous disiez être indépendant ?

Le métier de facteur compresse le temps : on démarre très tôt, entre 6 h. et 6 h.15. On trie le courrier de la ville qui nous arrive des centres de tri, puis on récupère le courrier de notre quartier et on le réorganise en fonction de notre trajet.

C’est vous qui choisissez votre secteur ?

C’est un système organisé qui tient compte de l’ancienneté de chacun et donc un quartier vacant peut être attribué au plus ancien s’il le demande. De plus en plus, maintenant on tendrait à ne pas remplacer sur un quartier mais à en profiter pour refondre ce quartier dans d’autres secteurs. Plus de boulot pour les autres mais un quartier qui disparaît. Si votre secteur s’agrandit vous avez de moins en moins de temps pour être près des gens. On travaille de plus en plus à flux tendu.

Haltes aux cadences infernales !

Oui, mais le pire c’est que nous nous les donnons nous-mêmes les cadences. Plus j’ai de boulot, plus j’ai tendance à en faire, je vois la charge de travail et je n’aie pas envie que ça dure des heures…

Et le vélo, il a un rôle important dans la vie du facteur ?

Oui parce que le vélo a suivi l’évolution du travail : au départ, les vélos étaient dédiés au facteur. C’était à lui d’en assurer la charge, maintenant le vélo appartient à l’administration mais une partie des frais de vélo reste à notre charge -l’entretien courant- les grosses pièces sont à la charge de l’administration. Nous avons une indemnité mensuelle d’environ 3 € pour ça.

Auriez-vous aimé être « facteur en voiture » ?

Non, c’est peut-être de l’imagerie romantique mais le vélo c’est plus sympa, on est plus proche des gens.

Etes-vous vraiment très proche des gens, plus qu’ils ne le croient ?

Tout d’abord, il y a un a priori confiance avec le facteur, l’uniforme, entre autres. Le facteur sait beaucoup de choses de la vie des gens, il se doit d’être discret. Il m’est arrivé d’être attendu pendant ma tournée pour que l’on m’annonce une naissance ou un décès, un évènement familial. Pendant la canicule, j’ai perdu plusieurs « clients », je l’ai appris en rentrant de vacances. Nous avons un réel rôle social : si on voit les volets fermés, on va se renseigner… On partage la vie, moi, c’est ma conception.

Vos collègues ont la même ?
Pas tous, ils ont leur vie familiale et puis, il y a ce rapport de force avec l’administration, beaucoup de collègues ont l’impression que leur métier est abîmé, maltraité, ce qui fait qu’on reçoit du ressentiment. Mais dans les bureaux de poste, on a un sens commun du travail accompli, du travail sans faute. Un bon facteur c’est quelqu’un qui est là régulièrement, qui fait correctement son boulot, qui a peu de réclamations de clients…

Le métier est en train de changer ?

Actuellement on est en train de sauver ce métier, il risque de disparaître, c’est un peu s’avancer de dire que c’est prévu mais c’est dans l’ordre d’idées. La Poste, en tant qu’entreprise est dans le mouvement actuel, cherche à faire des économies et ça passe par les économies de personnel. Le marché international, la perte du monopole, des entreprises internationales essayent de grappiller sur la distribution des colis par exemple. Pas encore des lettres parce qu’il faut être bien implanté, bien structuré. Mais même dans la distribution des lettres tout a changé : il y a encore peu d’années, le particulier était un privilégié, la lettre à 3 francs, 0,50 € maintenant, était prioritaire. Elle a cessé de l’être puisque la priorité maintenant est le courrier d’entreprise. Le particulier est le moins rentable de l’affaire. Le tri aussi a changé puisque le courrier arrive souvent « pré trié », avant on triait lettre par lettre, dans les cases, maintenant le courrier publicitaire arrive pré trié donc au lieu de mettre une lettre dans une case on met un paquet de lettres dans une case. On a plus de courrier, mais ce tri ne dure toujours qu’une heure.

Certains refusent de recevoir de la pub ?

Il y a deux types de distribution publicitaire : nous, nous distribuons de la publicité adressée, rien à voir avec les prospectus.. Les gens acceptent de plus en plus de recevoir de la pub, par raison. Ils se rendent compte que c’est parce que l’on distribue la pub qu’ils peuvent encore recevoir un minimum leurs lettres à 0,50 €.

Les gens s’écrivent beaucoup ?

De moins en moins, l’échange de courrier gardé se fait beaucoup de 14 à 18 ans.

On pourrait croire que c’est plus pratiqué par les personnes âgées ?

Oui, mais pour les événements répertoriés : Noël, les vacances les anniversaires… tandis que les jeunes jouent encore au « Facteur, dépêche-toi, l’amour n’attend pas ! ». Régulièrement les enfants que je vois grandir arrivent à ce moment… j’attends même le moment où… ce sont eux qui mettent des mots pour le facteur sur les enveloppes.

Et le fameux calendrier des Postes ?

Le début est difficile pour tout le monde, c’est le moment où l’on a des charges de travail importantes, certains collègues habitent loin du lieu de leur tournée, pourtant il est préférable d’y aller le soir, quand on trouve les gens chez eux. Dès qu’on a repris le rythme on sait que ça va durer 3 semaines, un mois. Maintenant que je suis connu c’est bien le temps qu’il me faut !

Pourquoi, vous buvez des coups dans chaque maison ?

Peut-être pas quand même ! C’est presque un échange thérapeutique, quand quelqu’un vous donne un peu d’argent, le fait qu’il y a un échange, c’est le moment où on a le temps de parler de ce qui va, ce qui ne va pas, parler de la vie de la santé. C’est un moment privilégié de contact. C’est aussi un moment très gratifiant dans le sens où c’est un peu le fruit de notre travail de l’année, du travail personnel du facteur, c’est un peu la valeur humaine qui entre en jeu.

Et l’argent des calendriers ?

L’argent des calendriers va dans notre poche. On choisi et on achète nous-mêmes les calendriers et la marge de produit est pour nous. On n’est pas redevable envers l’Administration. C’est traditionnellement fait avec la permissivité de La Poste. Les facteurs n’ont pas de 13ème mois, en plus ils ont été longtemps la dernière roue du carrosse. Il y a 15 ou 20 ans, qui voulait être facteur ? c’était pas bien payé, le calendrier ajoute un petit bonus. Alors malgré diverses tentatives de l’administration postale ou des impôts pour récupérer un peu de cet argent non quantifiable, nous tenons.

Notre Invité en 5 questions

Votre plus grande passion ?
j’hésite entre femmes et musique

Votre dernière grande émotion ?
La canicule et ses suites

Votre plus grande aversion ?
Injustice

Une cause que vous aimeriez défendre ?
l’antimondialisation

Ce qui vous manque le plus ?
L’amour

"Le Sac des Filles"

Je me souviens d’une amie, son sac, il y avait un tel fouillis, c’était la caverne d’Ali Baba

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