jeudi 6 septembre 2001, par Laurent Vautrin
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D’origine Tha&itrema;landaise, Jantra est arrivée de Bangkok au mois de mai pour se faire opérer d’un pied bot. On ne sait pas grand chose de sa famille : sur la fiche signalétique, est simplement mentionnée la profession du père : "il conduit la moto..."
La chaine de l’espoir
C’est l’association "La chaîne de l’espoir", créée il y a 9 ans par le docteur Alain Delloche, qui a fait venir Jantra. Son but est simple : des milliers d’enfants de part le monde, victimes de maladies graves, blessés ou handicapés de naissance sont condamnés à mourir ou à rester infirmes toute leur vie, par manque de structures techniques ou financières dans leur pays d’origine. Pourtant, une intervention chirurgicale simple permettrait de les guérir totalement ou de corriger définitivement leur infirmité et de leur offrir ainsi une vie normale et équilibrée. C’est pourquoi Alain Delloche, Président d’Honneur de l’association Médecins du Monde et professeur en chirurgie cardio-vasculaire à l’Hôpital Broussais, crée en 1989 au sein de Médecins du Monde, La Chaîne de l’Espoir.
Pour chaque enfant, le schéma est le même. Dans un premier temps, l’association "détecte" des enfants ne pouvant être pris en charge localement. Puis est organisé le transport vers la France, où l’attend une famille d’accueil bénévole ayant pour charge l’acclimatation du jeune patient dans son nouveau milieu. L’opération intervient, selon les cas, entre 10 jours et trois semaines après l’arrivée. Le but de l’association, pour qui travaillent bénévolement médecins et personnels hospitaliers, est de réduire au maximum la durée d’hospitalisation, dans la limite des règles de sécurité. Après la période de convalescence, les enfants sont raccompagnés dans leur pays d’origine et suivis dans la phase postopératoire.
Ainsi, depuis 1989, 1153 enfants originaires de 56 pays différents ont étés opérés en chirurgie cardiaque (77% des interventions), en chirurgie orthopédique (13%), en chirurgie viscérale, réparatrice, ou neurochirurgie. L’existence de cette chaîne est rendue possible par l’implication bénévole non seulement du personnel hospitalier, mais aussi de la famille d\’accueil, qui a un rôle primordial dans la réussite du séjour des enfants.
Janine, la "mère d’accueil"
C’est au printemps 1996 que Janine et Gilbert découvrent l’existence de la Chaîne de l’espoir à travers un reportage à la télévision. L’entreprise de communication que Janine dirige est installée à leur domicile, et la souplesse de son emploi lui permet d’envisager l’accueil d’un enfant.
Janine vit sa première expérience avec la Chaîne de l’espoir au mois de septembre 1996. De nationalité Mozambicaine, Alfredo, était ‚gé de 16 ans. "Au début, très timide, il n’avait d’yeux que pour mon mari. Il le suivait presque partout " se souvient Janine. L’opération, vitale pour Alfredo mais assez courante pour être sans risque majeur, a été un soulagement. La chirurgie cardiaque permet de sauver des vies, mais en plus le rétablissement est très rapide, tout comme les progrès du patient : alors qu’il est arrivé maigre et essoufflé, Alfredo, peu de temps après l’opération, prends du poids, et peut vivre comme les adolescents de son ‚ge. Il découvre la vie de la capitale : visite de la Tour Eiffel, de Toiry, du ch‚teau de Versailles...jusqu’a cette poignée de main avec le Président Mozambicain en visite à Paris.
A son départ, Janine verse quelques larmes. "Je ne sais pas prendre de distance avec les enfants. Je me dis toujours qu’avec le prochain, je serais zen, mais ça ne se passe jamais comme ça". Soumia est arrivée du Maroc 10 mois après le départ d’Alfredo, pour traiter la même pathologie. Très méfiante au début , elle était effrayée par l’opération. "Nous avons tout de suite étés séduits par Soumia. Elle était très jolie, très timide". Lorsque l’opération a lieu, Janine et Gilbert ne peuvent voir la petite Marocaine. Ils ne la retrouvent que trois jours après. L’acte opératoire s’est bien déroulé, et Soumia récupère très vite. Une semaine plus tard, comme pour Alfredo, la transformation est flagrante : elle retrouve l’appétit, et ne souffle plus comme avant à chacun de ses mouvements. Et les rapports avec la famille suivent : une complicité s’installe avec Janine, qui l’emmène au concert, lui fait visiter Paris, puis Marseille, pour voir son grand-père, installé depuis de longues années dans la cité phocéenne. "Soumia, lorsque la date de son départ approchait, m’ a demandé si j’allais recevoir d’autres enfants" raconte Janine. "Je lui ai dit oui, en lui expliquant qu’elle serait toujours ma sadika (amie en Arabe). A l’aéroport, Janine et Soumia fondent en larmes. "Cest là que j’ai fait une erreur. Je lui ai promis que j’irai bientôt la retrouver, au Maroc." Au mois de mars, Janine part à Taza, rejoindre Soumia pour quelques jours. "Lorsque je suis arrivée, nous n’avions plus les mêmes rapports qu’à Paris.
Quand on reçoit un enfant, c’est un coup de coeur réciproque, un moment exceptionnel en intensité, lié à l’aspect dramatique de la situation. Mais quand on lui rend visite dans son pays d’origine, ça n’est plus qu’une rencontre avec des rapports humains traditionnels. J’ai du admettre que mon rôle se limite peut être à l’accueil des enfants, de leur arrivée à leur départ de l’aéroport".
Le cas jantra
Pour Jantra, tout ne s’est pas passé si facilement. C’est une petite fille réservée que Janine et Gilbert découvrent un matin, à l’aéroport. A la bise sur les joues, Jantra réponds en joignant les mains : c’est le SATWADEE KHAP, le salut traditionnel tha&itrema;landais. L’enfant, prise en charge à l’aéroport de Bangkok par une bénévole de l’association, n’a jamais porté de chaussures. Elle marche en boitillant sur son pied déformé. Puis vient l’installation dans la maison du couple, qui lui a réservé une chambre. Les premiers échanges sont difficiles. Jantra, plus jeune que les deux précédents enfants, ne peut communiquer que par signes et se sent perdu dans ce pays a la langue, aux coutumes et au climat si différents de sa Tha&itrema;lande natale. "Alfredo parlait portugais, Soumia arabe. On peut facilement trouver des gens qui connaissent ces langues. Mais la communauté tha&itrema;landaise n’est pas si importante que l’on croit." Le premier soir, Janine et Gilbert la trouvent dans sa chambre, ses affaires rangées dans son sac à dos, prête à partir. Quelques jours leur seront nécessaires pour gagner la confiance de la petite Tha&itrema;landaise.
S’ensuivent une série de visites à celui qui assistera Jantra pendant son séjour, le docteur Dégrippe, chirurgien de la Chaîne de l’espoir. Son diagnostique, vite établi, est le suivant : "Jantra a un pied bot invertébré, avec un facteur de paralysie. L’opération, d’une durée d’une heure trente environ, consiste en une libération articulaire, un allongement tendineux, et une ouverture d’articulation pour remettre le pied dans le bon axe. Le tout est fixé par des broches." C’est une opération courante en Europe, mais sur des patients beaucoup plus jeunes. En effet, l’âge habituel opératoire pour ce type de pathologie est de 3 ou 4 ans. Mais la Tha&itrema;lande ne possédant pas les structures médicales permettant ce type d’opération, on voit arriver des enfants comme Jantra, avec un pied aussi fortement déformé. Résultat, même après l’opération et le blocage de croissance de sa jambe gauche pour équilibrer les tailles (prévue vers 11-12 ans), il risque de persister une légère boiterie pour la petite Tha&itrema;landaise."
L’opération se passe bien, mais le réveil est très pénible. Les interventions orthopédiques impliquent, par le fait du traumatisme osseux, plus de douleurs que la chirurgie cardiaque. Lorsqu’elle reprends connaissance, Jantra, le visage baigné de larmes, gémit dans son lit. Entre les mots tha&itrema;landais, elle appelle Janine. Elle est à ses cotés, lui passe un linge mouillé sur le front. Pendant de longues heures, elle lui prodiguera caresses et mots de réconfort. Puis elle se couchera à coté d’elle, attendant patiemment qu’elle s’endorme. Les jours suivants, la douleur diminue fortement. Jantra ne cesse de soulever le drap qui recouvre sa jambe, montrant le bandage qui enserre son pied.
Quelques semaines après, Jantra n’a plus qu’un vague souvenir de sa douloureuse opération. Elle sautille sur ses béquilles, apprends quelques mots de français. Sur son pl‚tre, un coeur tracé au feutre entoure deux prénoms. Janine et Jantra. La petite est très exclusive, particulièrement lorsqu’il s’agit d’Alfredo et de Soumia. "Un soir, à table, alors qu’on parlait de Soumia, Jantra s’est levée en disant "et Soumia, et Soumia......et Jantra ?" raconte Janine. "Dés que l’on fait quelque chose qui sort de l’ordinaire, Jantra, avec les quelques mots qu’elle a rapidement appris, demande si on l’a également fait avec Soumia."
Il y a maintenant quatre mois que Jantra est arrivée en France. Dans quelques jours, elle reprendra le chemin de l’aéroport, serrée dans les bras de Janine. Et cette fois encore, Janine, même si elle jure du contraire, versera quelques larmes....
Laurent VAUTRIN
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