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La Dame aux Oiseaux

lundi 23 juillet 2001, par simone redon

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Avez-vous déjà entendu parler des "Petits Gravelots " ? On aurait pu croire que c’était les voisins de Danièle, petite famille avec enfants, arrangeant leur maison, faisant les courses pour le déjeuner etc. Ce sont bien ses voisins mais ils nichent à quelques kilomètres de chez elle. Elle ne les épie pas derrière sa fenêtre de cuisine mais bel et bien devant chez eux, aux jumelles ! Les "Petits-Gravelots" sont une espèce d’oiseaux et Danièle est passionnée d’ornithologie...

Danièle - Comment peut-on se passionner soudainement pour les oiseaux ?

- Ce qu’il y a de rigolo c’est qu’on imagine souvent que les gens passionnés d’oiseaux ont été sensibilisés à la nature depuis leur plus jeune âge, grâce à leurs parents... Je voyageais beaucoup, mais je ne voyais pas les oiseaux. Ils m’étaient complètement indifférents. Un jour, il y a une quinzaine d’années, un ami m’a proposé de regarder les oiseaux aux jumelles, cet ami m’a fait découvrir un monde qui m’a passionnée instantanément !

- Comment parlez-vous de cette passion aux autres ?

- D’abord, je comprends très bien les gens que ça n’intéresse pas puisque moi-même j’étais comme ça. C’est difficile et les explications sont souvent inefficaces, je ne peux que dire ce qui m’a tout de suite

attirée : la beauté ! Les couleurs ! Tout ce que je peux faire en fait, si je veux que des gens ressentent la même chose que moi, c’est leur "mettre le doigt dessus" : leur passer les jumelles, dire deux ou trois trucs et attendre que le déclic se fasse.

- Quel intérêt avez-vous trouvé chez les oiseaux ?

- Par rapport aux gens qui se passionnent pour les plantes par exemple, c’est très excitant parce que l’oiseau bouge, quand on l’observe il peut très bien s’envoler d’une minute à l’autre, il faut être très attentif, on ne sait pas combien de temps ça va durer. Ce qui m’intéresse en ce moment, c’est le comportement durant la nidification de l’oiseau, qui n’est qu’un animal, mais on retrouve les bases du comportement humain. Ce que je ressens intimement c’est comme si on touchait, en soi, le début de l’évolution de l’homme - je ne suis pas sûre de bien m’expliquer - ça a quelque chose d’ancestral.

Gravelot

- Dans vos observations de l’oiseau en tant qu’individu, qu’est-ce qui vous marque le plus ?

- Depuis maintenant cinq ans que j’observe ces Petits Gravelots, ce qui me frappe le plus c’est la différence de compétence des parents pour élever leurs petits. Par exemple en présence d’un prédateur, certains parents ne "savent" pas donner l’ordre au petit de s’immobiliser au bon moment ou avec suffisamment d’intensité. Dans ce cas, la nichée a peu de chance de survivre. Mais avant de pouvoir observer l’oiseau comme "sujet", il faut d’abord être capable de les reconnaître individuellement, c’est très fin comme distinction.... Il faut beaucoup d’expérience et beaucoup d’années

d’observation pour saisir les différences très subtiles de leurs plumages.

- Où observez-vous ces comportements ?

- J’ai la chance d’avoir trouvé deux sites de nidification à côté de chez moi où je peux aller à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. J’y passe en moyenne une heure par jour et ça peut aller jusqu’à trois heures quand j’ai du temps. Ce sont des conditions exceptionnellement favorables pour les observer de près. Ils savent que je suis là, viennent me regarder, font le tour de la voiture, me surveillent, etc.

- Peut-on comparer le comportement humain et le comportement animal ?

- C’est un sujet très prisé en ce moment, les scientifiques s’y intéressent aussi : les animaux ont-ils une conscience ou pas, les représentations mentales, qu’est-ce que l’instinct ? Ce qui m’a toujours fascinée c’est l’acharnement avec lequel les philosophes, les biologistes enfin tous les gens ’autorisésà à penser, cherchent à définir la limite abrupte entre l’homme et l’animal, c’est incroyable.

- Il ne leur manquerait que la parole ! ?

- On commence à dire, et j’en suis ravie, qu’il y aurait une continuité. Il leur manque l’intellect bien sûr : la pensée pure via le langage tel que nous le possédons. Mais, dans ce que j’ai observé, je suis absolument... ébouriffée par la quantité de sons produite par les Petits Gravelots, ce ne sont pas des oiseaux chanteurs, ce sont des limicoles c’est à dire des petits échassiers, on considère généralement qu’ils ont un nombre limité de sons, alors qu’en fait leur manifestations vocales sont extrêmement riches, variables en intensité, en fréquence et amplitude. Elles peuvent même être combinées, selon la circonstance. Vous verriez des parents gravelots par exemple, qui ordonnent à leurs gamins de se tapir dans le cas de l’arrivée d’un prédateur, le parent a un cri très particulier et instantanément, le bébé se couche par terre, immobile. J’ai déjà vu des gamins qui n’obéissaient pas tout de suite et là, les parents repoussent un cri impérieux et le petit obtempère !

Gravelot

- Avez-vous essayé d’imiter ce fameux cri ?

- Oui !

- Et alors, le résultat ?

- Catastrophique ! Et je me suis fait attaquer par les parents qui ont fait leur vol de territorialité, j’étais un intrus gravelot. On voit souvent des bagarres entre gravelots pour des questions de territoires !

- A force de les observer, ils vous connaissent ?

- Manifestement ils me tolèrent mais ne m’acceptent pas ! J’ai réussi à m’approcher à deux mètres du nid pendant la couvaison, et d’ailleurs j’ai pu voir la différence de comportement entre le mâle et la femelle, pour ce couple là : le mâle était absolument terrorisé quand c’était son tour de couver : je le voyais s’approcher, il repartait, revenait, il n’y arrivait pas, alors que la femelle était beaucoup plus vindicative : ses oeufs étaient à l’air depuis vingt minutes, il fallait qu’elle passe ! Cela n’a rien à voir avec l’instinct maternel. Chez d’autres couples, c’est le m‚le qui est le plus hardi.

- Pour arriver à cette qualité d’observation l’apprentissage doit être long ?

- Depuis 15 ans, je suis passée par différents stades : Il faut d’abord apprendre à identifier l’espèce - il y en a 10 000 dans le monde et 650 répertoriées en France - donc beaucoup de terrain, beaucoup de lectures... une des intérêts, quand on reconnaît bien les espèces, c’est de repérer l’oiseau égaré. On peut rencontrer en France, de façon très occasionnelle, un oiseau d’Amérique du Nord ou de Sibérie : soit il a été détourné de son trajet migratoire à cause des conditions météorologiques, soit il a fait le voyage sur le mat d’un bateau soit il est échappé de captivité etc.

- Quels ont été les stades suivants ?

- Ensuite, je me suis beaucoup intéressée à la systématique - c’est à dire la classification scientifique des oiseaux - cela implique de s’intéresser à la faune mondiale, à l’évolution, à la géographie, etc.... Les critères de classification sont très nombreux : morphologiques, comportementaux... et maintenant génétiques pour rassembler les oiseaux par groupes présentant des points de convergence. Après cela je me suis sentie mûre pour aller voir les oiseaux du monde, j’ai donc beaucoup voyagé.

- Où va-t-on dans le monde pour observer les oiseaux ?

- Partout, mais j’ai oublié de vous dire qu’avant les voyages, j’ai milité : quand on s’intéresse aux oiseaux, forcément, à un moment on milite pour sa protection ! J’ai donc fait partie d’associations et j’ai même été la première femme au Conseil d’Administration du Centre Ornithologique d’Ile de France ! Pendant sept ans. Il faut encore beaucoup travailler pour enrichir ses connaissances, cela demande énormément de travail.

- Quand on vous entend, on a l’impression que vous avez mis plus que quinze ans pour connaître tout ça ?

- Oh ! Mais au début c’était de la folie, je ne faisais plus que ça, j’ai dû concentrer, par passion, en trois ou quatre ans, ce que d’autres apprennent en 15 ans !

- Et les voyages ? Vos intérêts pour les oiseaux vous font découvrir aussi les gens ?

- Bien sûr je suis d’un tempérament à m’intéresser à tout mais l’ornithologie demande beaucoup de temps et de concentration et j’ai privilégié les oiseaux. Je suis allée sur tous les continents... j’ai été très impressionnée par le Népal à la fois du point de vue ornithologique et aussi culturel et humain. J’ai visité le Népal seule, avec un guide qui m’a appris énormément de choses sur son pays et en échange je lui ai appris à reconnaître les oiseaux de son pays. C’était un véritable échange, extrêmement passionnant.

L’invitée de cecicela en 5 questions :

Votre plus grande passion ?

- Les oiseaux et l’interaction entre l’homme et l’oiseau

Votre dernière grande émotion ?

- Le Christ Lépreux de Brioude » (émotion artistique)

Votre plus grande aversion ?

- Les mères étouffantes

La cause que vous aimeriez défendre ?

- La réconciliation entre l’homme et la nature

Qu’est-ce qui vous manque le plus ?

- Le sentiment d’exister.

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