mercredi 4 septembre 2002, par simone redon
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Cette ONG pas comme les autres défend bien plus que les journalistes et la presse, elle combat pour la liberté. Celle qui permet de penser et de dire, celle qui par l’écriture et l’image permet de réfléchir et de réagir , celle qui nous donne le choix d’écouter et de voir ou d’être aveugle et sourd ! RSF dérange et le revendique, RSF a autre chose à faire que de s’épancher sur ses succès, la tâche est tellement immense … Aujourd’hui, 100 journalistes sont encore dans les prisons du monde.
Parce que ça ne fonctionnait pas. Une bonne idée est une idée qui marche, ce n’est pas une idée « souhaitable ». Les pays qui ne sont pas traités, plus traités ou mal traités sur leur situation, même si vous présentez des reportages « clés en main », vous avez beau l’offrir, le faire gratuitement, si dans une rédaction on estime que ce n’est pas d’actualité, cela ne passera pas. On a fait comme ça une centaine de reportages, il a fallu dépenser une telle énergie pour que ce soit diffusé d’une façon marginale que le rapport investissement/efficacité n’était pas bon, ça ne fonctionnait pas. On s’est également aperçu que c’était peut-être plus intelligent de rendre possible des reportages sur ces pays-là par ceux qui sont sensés les faire, les journalistes eux-mêmes ou les correspondants envoyés sur place, on avait donc intérêt à rendre possible ces reportages et ça, c’est se battre pour la liberté de la presse.
Oui mais d’une façon moins directe, moins simpliste peut-être.
Non, on est fondamentalement pragmatique, à Reporter sans Frontières il y a dix idées par jour, il faut que ça fonctionne, que ça ait un écho, si ça ne fonctionne pas c’est une mauvaise idée, on est prêts sans arrêt à changer notre fusil d’épaule. Je ne vais pas m’entêter à rester dans une démarche inutile. Et puis provocateur, oui, c’est le style ici, on a décidé de ne pas ressembler aux autres ; quand quelqu’un nous irrite on le dit sur un mode qui n’hésite pas à être publicitaire dans l’approche des choses, on fonctionne avec les médias, pour les médias, on le dit en tant que tel, on a aucun état d’âme de ce côté là. RSF a fait une opération contre le vice président chinois, on le fait si les médias en rendent compte sinon, c’est inutile. Si certains pensent qu’il y a trop de médiatisation nous on trouve qu’il n’y en a jamais assez !
Qu’est-ce qui peut bien embêter Benali en Tunisie, ce que je pense de lui, il s’en fout, les lettres que je signe tous les jours pour lui envoyer… elles doivent aller à la poubelle bien plus vite qu’elle n’arrivent sur son bureau, il s’en contre balance ! Notre boulot est de lui faire une mauvaise publicité et de faire jouer la presse contre lui. Ils sont tous sensibles à ça pour plusieurs raisons mais la plus importante est bassement matérielle : tous ces régimes là ont besoin d’argent, ils en trouvent dans deux ou trois endroits dont l’Union Européenne. Leur mauvaise image leur complique énormément la vie pour trouver l’argent donc on joue la-dessus. On ne peut jouer sur leur mauvaise conscience : pour avoir mauvaise conscience il faut en avoir une ! je ne suis pas sûr que ces gens aient une idée du sens de ce mot.
Vous ne croyez quand même pas que les autorités chinoises s’intéressent à ce qu’on dit d’eux… Nous sommes une sorte d’agence à faire de la mauvaise publicité, ça leur fait des torts et ils vont changer ce pour quoi on se mobilise, c’est ce jeux de billard à trois bandes que l’on pratique toute la journée, quand ça fonctionne, quand ça fonctionne pas, on n’en sait rien.
Bien sûr on le sait enfin quand les gens sont libérés… mais on ne peut pas savoir ce qui a fonctionné, ni pourquoi ils libèrent les gens.
C’est une goutte d’eau dans un océan de détresse des gens, mais cette goutte d’eau est super importante ! Je dis souvent : si c’était votre père, qu’est-ce que vous diriez, ce n’est que lui qui m’intéresse, alors on s’occupe de lui, c’est d’un pragmatisme radical !
Je souhaite que Reporter sans frontières reste toujours quelque chose de désagréable pour un certain nombre de gens, qu’on ait des mauvais rapports avec un tas de gens, je trouve cela très sain. Beaucoup d’ONG adorent avoir de bons rapports avec les diplomates, français ou étrangers, nous on a toujours de mauvais rapports avec eux, c’est un signe de bonne santé ! Le jour où on commencera à trouver que nous ne sommes pas agaçants ou que les gens nous aimeront tous dans une espèce d’œcuménisme dont je me méfie, ça m’inquiètera. Il y a plein de gens qui nous aiment aussi si j’en juge par ceux qui participent à nos actions, c’est ceux-là qui nous intéressent, ceux qui ont du pouvoir, on s’en contre-fout !
Nous, nous sommes résolument dans une attitude d’opposition, négative où l’on dénigre les gens, je ne félicite pas un chef d’état parce qu’il s’est bien comporté, c’est normal, c’est son boulot. On ne dénonce que ce qui ne va pas. Les gens nous disent : vous ne voulez pas mettre en avant les réussites des états… mais c’est la moindre des choses qu’ils fassent ça, on ne va pas féliciter les gens parce qu’ils ne mettent pas des types en prison, qu’ils ne les torturent pas, parce qu’ils n’interdisent pas aux gens de penser différemment ! c’est quand même un comble ! c’est comme si on devait féliciter tous les gens qui ne battent pas leurs enfants ! Nous on est là pour dénoncer ceux qui battent les gosses de la même façon qu’on est là pour dénoncer les états qui se comportent mal. La bonne gouvernance, le respect des droits de l’homme, de la liberté de la presse et des libertés, ce devrait être la base de n’importe quel état à peu près respectable.
Je pense que c’est très difficile de couvrir des conflits comme en ce moment, qu’est-ce que je dirais moi, de l’Afghanistan, honnêtement j’aurais du mal à en dire quelque chose qui ressemble à un discours un petit peu construit. On a intérêt à s’éviter les grandes déclarations sur ce qui va arriver ou non, vous savez les pronostics il vaut mieux s’en garder, surtout quand vous lisez la presse quinze jours après. Moi je trouve que sur ce conflit la presse européenne et française s’est plutôt bien comportée. Je suis absolument sidéré de l’attitude de la presse américaine. Evidemment le degré d’émotion aux Etats Unis par rapport à ce qui s’est passé le 11 septembre n’est pas le même que nous. Si ça avait été la Tour Eiffel à Paris et six mille morts, peut-être qu’on ne parlerait pas de la même manière des choses et je crois que les médias ont une distance à tenir par rapport à leurs propres autorités, à leurs propres sentiments et de leur propre public de concitoyens, cette distance nécessaire, j’ai le sentiment qu’elle n’a pas été respectée aux Etats Unis. On a comme un seul homme adopté le point de vue américain. Ici on a entendu des sons de cloches différents et RSF a fait un rapport sur les Etats Unis tout de suite pour dire attention à l’espèce d’autocensure que l’on s’impose.
Ce que j’en pense aussi c’est que les journalistes ont été obligés de prendre des risques pour couvrir ce conflit, et je trouve un peu indécent ou stupide les gens qui disent oui mais quand même était-ce bien besoin de se déguiser en femme pour passer la frontière ou de monter sur des chars comme d’autres l’ont fait. Si il n’y avait pas des journalistes pour prendre ces risques là qu’est-ce qu’on ferait on se contenterait de diffuser l’information officielle, les communiqués américains, la propagande des taliban et la désinformation de l’alliance du nord, des contre taliban qui sont tout sauf démocrates comme on a déjà pu le constater.
Les rythmes de l’information, c’est un problème que l’on traite moins à RSF, nous sommes pris dans l’urgence des journalistes en prison des gens menacés. Il y a des vrais problèmes dans notre société, ce ne sont pas des problèmes de liberté de la presse mais des problèmes de pluralisme de l’information. Aujourd’hui un certain nombre de points de vue distanciés au niveau du rythme, des choix des angles d’accroche ou des points de vue sur l’actualité n’ont plus de place dans les grands médias. Pendant la guerre du Golf, j’étais sidéré que tant de points de vue rejoignent le mien, pour vous expliquer que ce n’est pas un choix partisan, sidéré de l’uniformité de ton qui collait avec mon point de vue. De la même façon au moment de Maastricht, j’étais pour évidemment mais tous les médias aussi , j’étais étonné. Je pense qu’ils disent tous la même chose. Ce ne sont pas « le monde diplomatique » ou « charlie hebdo » qui peuvent représenter un contrepoids. Tous les jours à midi, 10 millions de français regardent les info, le soir ils sont 20 millions. C’est ça les médias de masse, ils sont de plus en plus uniforme. aujourd’hui le problème n’est pas une espèce de mainmise politique sur les médias, l’uniformisation que je dénonce là c’est le fait des journalistes eux-même, le problème c’est qu’on pense à peu près tous pareil parce qu’on revient des mêmes lieux, on a les mêmes réactions, c’est ça qui est plus inquiétant. Le risque c’est que la profession elle-même se formate. Il est sain que l’on puisse entendre des points de vue radicalement différents même s’ils sont fous furieux, ce qui nous amène à RSF à protester quand les américains ont bombardé radio charia, la radio des taliban, non que je sois pour eux, ni intégriste musulman, je dois penser la même chose que ceux qui les bombardent, mais je pense que c’est inadmissible de les bombarder de la même façon qu’on a interdit l’ambassadeur des taliban de faire des conférences de presse, c’est stupide, je suis pour qu’on laisse entendre des points de vue, y compris choquant, y compris qui me révulsent, y compris que je ne partage en aucune manière mais c’est ça le débat. Cela existe de moins en moins.
Aujourd’hui, sur les 189 états qui siègent aux Nations Unies, la moitié ne respecte pas la liberté de la presse. On a encore du boulot ! Paradoxalement, le fait qu’on emprisonne ou que l’on tue de plus en plus de journalistes est bon signe pour la liberté de la presse, contrairement à ce qu’on peut croire, en Afrique il y a 10 ans vous vouliez enfermer qui ? ce n’était que de la presse gouvernementale de parti unique. En Corée du Nord on a besoin d’enfermer personne.