2006
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LE THEATRE : UN ART DE VIVRE DANS LA SOCIETE DES HOMMES .
Tout naturellement Armand Salacrou était venu au théâtre. « J’écris parce que je ne sais pas parler. L’art dramatique, en effet, nous offre des acteurs pour parler à notre place. ». Et l’œuvre dramatique fut pour lui un jeu personnel.
L’écriture engendra chez lui une crise spirituelle. Reliée peut-être au désespoir qu’il avait éprouvé dès son enfance à la pensée que la vie n’aboutissait qu’au néant de la mort. « La vie si claire dans les livres de sciences m’apparut rayonnant au centre d’un terrible mystère... Alors, je compris la nécessité de Dieu, sans pouvoir croire à Dieu. ».
Mais si Dieu existait, il lui fallait tenter d’en découvrir la preuve. « J’ai essayé de surprendre une imprudence divine. ». Et s’il ne pût surprendre l’imprudence divine, le théâtre devint pour lui un art de vivre dans la société des hommes. « Oui, ce qui m’a jeté vers la patrie des mots et des paroles agencés, c’est ce double mouvement devant notre condition humaine qui me faisait ouvrir les bras vers les autres hommes en détresse, et qu’alors, avec fureur, je découvrais contents de leur sort ; pis : assurés ! Tranquilles ! Toute mon œuvre, dans ses bons moments, n’est qu’un cri pour éveiller les assoupis, pour les déranger ; une protestation métaphysique ou sociale devant le contentement de vivre, protestation qui n’exclut pas, difficilement acquis, un très particulier désir de vivre le moins mal possible. ». (Notes sur L’Archipel Lenoir. Théâtre VI, Gallimard)
IL ETAIT LE PROTAGONISTE DE SON THEATRE.
« Que sommes-nous ? » interrogeaient ses personnages, « Le reflet de mon inquiétude devant Dieu », et il ajoutait : « Mes chers personnages, vous n’êtes que les notes de mon âme… Comme à travers tous mes personnages, je ne pense qu’à moi… ». Ainsi Jean, en s’écriant dans Les Nuits, de la colère : « Je voulais être Dieu ! » fait sans doute écho à une réponse d’Armand Salacrou, auquel l’on demandait : Qui auriez-vous aimé être ? « Dieu, pour comprendre l’univers et le sens de la vie. ». (Réponse au questionnaire de Proust Livres de France, février 1952)
« SCANDALE DE LA VIE ET DE LA MORT » ET « SENS DE LA VIE ».
Ainsi, ses personnages aux destins soumis à ses conceptions philosophiques l’interrogent sur « Le scandale de la vie et de la mort » : « Sommes-nous autre chose que des apprentis cadavres ?... » Et sur « Le sens de la vie ». Dans Les Nuits de la colère. Jean affirme : « Ce qui est fou, c’est le monde vu par un homme qui croit que le monde est fait pour l’homme. ». Et Rivoire lui répond : « Ta vie n’est pas absurde, parce que ta vie, ça n’existe pas. Ce qui existe, c’est ta journée, c’est le moment d’en ce moment. Ce moment-là qui ne s’éteint jamais, qui mousse tout le temps, te mènera tranquillement au bout. » Et Le Fils Pisançon constate : « Je n’ai jamais pensé que je devais mourir. Surtout à quarante ans. Si je l’avais su, j’aurais vécu autrement. Oui, je serais peut-être devenu un vieillard si je n’avais pas oublié que je devais mourir un jour. »
« J’AIME LE THEATRE PARCE QU’IL DONNE UNE GROSSIERE MAIS VISIBLE REALITE AUX CREATIONS DE MON ESPRIT. »
Dans sa recherche d’un théâtre nouveau Armand Salacrou s’engagea avec passion dans tous les domaines de la vie théâtrale. Ce n’est pas par hasard s’il manifesta très tôt son goût pour la peinture moderne. Il trouva dans sa facture une illustration de sa recherche théâtrale. Pour mettre en lumière certains aspects de sa pensée, il inventa « le retour en arrière » avant même le cinéma.
« Ce qu’on peut appeler le retour en arrière, mais cela dépasse le retour en arrière, c’est mettre sur la scène la coexistence d’événements qui ne se suivent pas dans le temps. On a toujours pensé qu’au théâtre le temps était irréversible. »
ARMAND SALACROU S’EMPLOYA A REDONNER UN SENS A L’EXPRESSION THEATRALE.
« Dullin qui était contre toute cette machinerie, disait : « Ce n’est pas de la machine à descendre les Dieux sur la scène qu’il nous faut, ce sont les Dieux eux-mêmes. » J’aime mieux mes pièces pendant les répétitions lorsqu’elles sont jouées sans décors. Je retrouve là un texte plus nu et plus vrai lorsque l’acteur fait semblant d’ouvrir une porte qui n’est pas là, je la vois beaucoup mieux que lorsque le décor sera planté.
Le théâtre finalement c’est affaire de poésie. Lorsque la poésie s’en va, le théâtre devient un mauvais lieu, on se demande ce qu’on fait là. On a l’impression d’écouter aux portes. Un art de voyeur. »
ARMAND SALACROU MIT EN EVIDENCE LES NECESSITES ECONOMIQUES ET SOCIALES D’UN RENOUVEAU.
« Monsieur le Ministre, si je me lamente à haute voix, c’est que j’entrevois une solution, et une solution, rassurez-vous, qui n’est pas une demande de subvention. Nous pouvons créer à Paris Le plus vivant des centres de recherches et d’études dramatiques de toute l’Europe, vous n’avez qu’à le vouloir, qu’à le désirer. Tout est dans votre main. Il y a les auteurs, les comédiens, le théâtre et le chef. Avant trois ans, le jeune théâtre français sera en pleine vie et nous, les futurs vieux, nous serons enfin bousculés, chahutés par les nouveaux : ce sera une magnifique bataille, une bouleversante recherche, une vie théâtrale passionnante. (1938)
[...]De nombreuses raisons, trop connues, font du théâtre, aujourd’hui, un commerce réservé â une certaine clientèle, clientèle qui ne peut pas former un public[...] »
« Une « sortie » au théâtre, avec les faux frais, va chercher dans les 500 francs. Premier résultat : on prend de nombreux renseignements avant de se décider. On va voir seulement la pièce dont tout le monde dit du bien, et ainsi le directeur est condamné au triomphe. Il n’y a plus de demi-succès : le triomphe ou le four. Et ceci déjà incline le directeur à la prudence. I1 hésite à risquer. Il ne montera que des pièces dont certains précédents semblent assurer la réussite [...] »
« Le théâtre, reflet des civilisations, reflète aujourd’hui en France la confusion dont nous voulons sortir. Notre théâtre n’est plus actuel parce que nous n’avons plus un vrai public, mais une collection de personnes qui ont, par hasard, un même soir, 5oo francs à dépenser. Le divorce des auteurs et de l’époque naît de l’absence d’un public constitué, d’un public ayant lui-même une profonde signification. (1945) »